Et l'amour des lois, alors?
Comme on le sait, l'état moral d'une civilisation se laisse aisément constater à travers l'usage que les automobilistes font de leurs clignotants, officiellement appelés «indicateurs de direction». En d'autres termes, l'indicateur de direction n'indique pas seulement la direction du véhicule, mais aussi celle intellectuelle, psychologique, spirituelle de toute la société. De ce point de vue-là, le clignotant est irréfutable. On ne cesse de s'en rendre compte quotidiennement sur nos routes, pour notre plus grand désespoir.Les Suisses romands utilisent pourtant un mot admirable pour désigner le clignotant: le signophile. Le drame est que, bien plus souvent, c'est à des signophobes que nous avons affaire. A des hurluberlus chez qui le réflexe d'utiliser cet instrument est immuablement absent. Ou alors intermittent, sans aucune logique. Ou encore tardif: ils déboîtent sous votre nez sans crier gare, puis se frappent le front en s'exclamant «Ah, oui, c'est vrai!» et enclenchent alors brièvement leur clignotant, comme pour vous dire: «Vous avez vu? J'ai changé de piste!» D'autres, conservateurs à mauvais escient, gardent cet indicateur en fonction pendant de nombreux kilomètres. Même ceux qui manifestent le désir de bien faire se perdent généralement en conjectures et en fantaisies au premier giratoire.
L'article 39 de la loi fédérale sur la circulation routière est pourtant clair: «Avant de changer de direction, le conducteur manifestera à temps son intention au moyen des indicateurs de direction [ ].» Le fait qu'il s'agisse d'une loi fédérale ne suffit pas à justifier son irrespect, car, en l'occurrence, elle exprime une sagesse évidente pour tout amateur de bonne conduite. Autant les limitations de vitesse souffrent une certaine marge de tolérance, autant l'usage du clignotant doit être rigoureux, non seulement pour des raisons de sécurité, mais aussi par goût de la logique, de la précision et des choses bien faites. L'oublier ou s'en servir négligemment trahit un esprit brouillon et peu soigneux.
Il n'en va pas autrement de la langue française: on peut mal parler, dire «opportunité» à la place d'«occasion», utiliser «conséquent» dans le sens de «considérable», conjuguer les verbes au subjonctif après «après que» ou mélanger les constructions respectives de «se rappeler» et «se souvenir». Beaucoup de gens ne penseront pas à s'en offusquer, comprendront même le sens de ces paroles. Il n'empêche que c'est faux et vilain et que cela exaspère les gens de qualité. Comme d'oublier d'enclencher son clignotant.
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 24 avril 2009)