Pourquoi tant de laine?
24 heures, dans son édition du 6 avril, décrit le tragique dilemme de cet éleveur du Pays-d'Enhaut, obligé depuis plusieurs années de s'équiper de chiens subventionnés par l'Etat pour protéger ses moutons contre l'appétit du lynx, mais régulièrement dénoncé aux autorités à cause des «dommages collatéraux» causés par ces mêmes chiens lorsqu'ils effrayent les promeneurs ou s'en prennent à des chevreuils. Le préfet tente d'arbitrer. L'éleveur, quant à lui, se demande s'il ne devrait pas renoncer à protéger son troupeau et se contenter d'encaisser les dédommagements prévus pour chaque mouton dévoré.Poussons la réflexion plus loin: plutôt que de subventionner l'éleveur pour qu'il s'achète des chiens pour surveiller ses moutons, on pourrait le subventionner pour qu'il cesse d'élever des moutons. Il obtiendrait ainsi un label «éleveur 100% respectueux de l'environnement». Par «environnement», il faut entendre cette nature originelle où seuls vivaient, en bonne intelligence, le lynx, le loup et l'ours; il n'y avait alors ni hommes, ni moutons, ni chiens, ni activités économiques. Le seul problème était que l'absence de moutons n'aidait pas le lynx à se nourrir, ce qui démontre, dans le cas qui nous occupe ici, l'utilité de maintenir le troupeau de notre éleveur. Ce dernier, avec les dédommagements offerts par l'Etat, touchera quasiment un salaire à plein temps pour son activité nourricière au service du lynx. La sécurité de son emploi sera toutefois sérieusement remise en question au moment où le prédateur aura fini de digérer son dernier ovin et cherchera alentours quelque autre repas substantiel. Même ainsi, la solution n'est pas durable: une fois l'éleveur consommé et les dédommagements versés à sa famille, le lynx aura à nouveau faim et il regrettera sans doute qu'il ne reste pas un ou deux chiens.
Dans cette triste histoire, tout le monde est perdant: l'éleveur, ses chiens, ses moutons, le lynx, les chevreuils, les promeneurs et les contribuables. Les seuls à bien s'en sortir sont les fonctionnaires de l'Office fédéral de l'environnement, auxquels on ne connaît encore aucun prédateur et qui vont certainement être mandatés pour «trouver des mesures supplémentaires».
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 10 avril 2009)