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vendredi 13 février 2009

Le dodécaphonisme contre la dignité humaine

Ils sont tout petits, ils sont tout mignons, ils sont tout oranges et ils ne savent pas où aller. On aimerait les adopter. Qu'on ne se méprenne pas: la présente contribution n'a pas l'ambition de vous entretenir du sort incertain d'une portée de jeunes chatons – que l'on voit rarement habillés en combinaison orange – mais bien des prisonniers du terrible camp américain de Guantánamo dont on annonce la prochaine fermeture. Personne ne sait exactement qui sont ces détenus, d'où ils viennent et ce qu'ils ont fait; pourtant tous les politiciens occidentaux se bousculent pour être les premiers à les accueillir, avec l'intention de manifester ainsi ostensiblement leur dévotion admirative à l'égard du nouveau président de la première puissance mondiale. Les dirigeants helvétiques, évidemment, n'ont pas été en reste. Nos prisons s'enorgueilliront-elles bientôt d'héberger quelques-uns de ces héros involontaires de la lutte des Démocrates contre les Républicains?

N'en faisons pas tout un plat! Avec la quantité de racailles qui sévit déjà chez nous aujourd'hui, deux ou trois de plus ou de moins ne feront guère de différence. Par ailleurs, il ne faut pas condamner trop sévèrement les réactions émotionnelles, brouillonnes et désordonnées de nos hommes et surtout de nos femmes politiques: elles sont excusables si l'on songe à l'horreur que suscite dans leur cœur fragile le récit de certains traitements inhumains et dégradants infligés aux infortunés résidents de Guantánamo par des tortionnaires sans merci. Ces derniers, à ce qu'on a pu lire dans la presse, diffusaient dans les cellules, nuit et jour et à haut volume, des morceaux de rock et de rap destinés à briser la résistance mentale des prisonniers. Les musiciens auteurs des œuvres en question, nous dit-on, se sont déclarés scandalisés que leurs compositions puissent avoir été utilisées comme des instruments de torture. Des minutes de silence ont été observées au début de plusieurs concerts, en signe de protestation.

Indignation facile et bien tardive! Quelques minutes de silence suffiront-elles à faire pardonner tant de décibels hargneux? Si ces compositeurs, chanteurs, batteurs et autres gratteurs de cordes ne voulaient pas torturer leur public, ils auraient dû y penser avant de composer, et composer mieux.

Toujours est-il que les rescapés de Guantánamo peuvent encore s'estimer heureux: leur supplice eût été bien pire si leurs gardiens avaient connu la musique dodécaphonique. A quand une convention de l'ONU contre la torture musicale?

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 13 février 2009)