Bienvenue en ville!
[Le texte qui suit a été refusé par la rédaction de La Nation; il n'a donc jamais paru.]
Trois mois après l’éboulement qui a détruit le village de Blatten, en Valais, un sondage montre que l’élan de solidarité entretenu par les médias pendant une ou deux semaines est retombé et qu’une majorité de Suisses sont désormais opposés à la reconstruction du village; ils plaident au contraire pour que, dans l’ensemble du pays, les autorités forcent les habitants des régions de montagne à déménager vers des lieux plus sûrs.
Déménager pour aller où? Les chercheurs ont apparemment oublié de poser cette question, mais il faut s’attendre à ce que la plupart des montagnards chassés de chez eux débarquent dans les villes, puisque tel est le dogme des aménagistes. Les citadins qui ont négligemment répondu au sondage seront alors bien obligés, logiquement, d’accepter la «densification urbaine» et la construction de quelques grandes tours d’habitation au nord de Lausanne – par exemple dans le vallon de la Valleyre.
Les rescapés de Blatten qui débarqueront dans la capitale vaudoise découvriront que les lieux ne sont pas forcément plus sûrs que le Lötschental. On ne peut cependant pas exclure que l’arrivée massive de solides populations alpines entraîne un rééquilibrage sociologique des plus intéressants. Ce rééquilibrage pourrait même être accentué par le raisonnement suivant: si les résidents d’un village valaisan, exposés à une montagne qui menace à tout moment de les tuer, sont obligés de faire leurs valises et d’aller voir ailleurs, on devrait logiquement exiger la même chose des délinquants lausannois, exposés à une police qui menace à tout moment de les tuer. (Soulignons ici que cette accusation, insinuée quotidiennement et de manière soigneusement planifiée par toute la presse des beaux quartiers, est en l’occurrence corroborée par les premiers éléments de l’enquête: c’est un gendarme qui a tué Marvin. Un gendarme couché. A quand une grande enquête médiatique sur les méfaits des ralentisseurs?)
Pour en revenir à la sociologie lausannoise: les autorités politiques et médiatiques rivalisent d’éloquence sur les morts des villes, mais se désintéressent de ceux des champs. La campagne vaudoise commence à gronder, rappelant que le loup, lui aussi, tue – sans faire de distinction entre les moutons blancs et les moutons noirs. Faudra-t-il encore déporter les agriculteurs et les éleveurs vers la capitale? A moins… de faire le contraire et de forcer les meutes de loups à s’installer en ville. Cette solution pourrait réunir un large consensus. La gauche n’osera pas s’y opposer puisque les prédateurs ne porteront pas d’uniforme. Quant à la droite, elle y discernera la promesse d’un prompt rétablissement de l’ordre public.
(Le Coin du Ronchon, non paru)