Paris
J'ai lu quelque part un article fort élogieux, trop élogieux, sur Paris. Ça m’a rappelé un voyage que j'avais fait il y a un peu plus d'une année, et dont j’avais gardé quelques notes intitulées «Un Paris stupide — Remarques de mauvaise foi sur des gens réellement bizarres». Des notes qui ne demandaient qu'une rapide mise en forme, et qui permettront de rétablir la vérité historique: on n'est jamais bien que chez soi...
Lausanne, 17 heures 54. Le grand machin orange s'ébranle. Dans les voitures, les voyageurs sont rangés comme des sardines. La voiture numéro 8 déborde: il y a tous ceux qui ont réservé une place dans la voiture 8, plus tous ceux qui ont réservé une place dans la voiture 18 et qui n'ont pas remarqué le défaut d'ajustement de l'ingénieux système d'affichage. Au bout d'un moment, chacun est casé et le calme s'installe, troublé par le grincement saccadé, insistant et convulsif d'un siège dont l'appuie-tête décollé pend vers l'avant. 19 heures environ. Le haut-parleur annonce, en français de banlieue et en anglais phonétique, que le personnel de la voiture-bar se réjouit de nous accueillir et de nous servir à manger. Mon voisin se lève et part.
19 heures 20, gare de Mouchard. Entre la campagne et le train, quelques vieilles baraques en bois, un chemin goudronné, quelques voitures parquées. Un homme longe les voies en traînant les pieds, casquette blanche et redingote bleue, style vieux gardien de phare en retraite. S'il tient à la main une radio, c'est sans doute le chef de gare. Dans un couinement, la porte se referme sur ce tableau désolé, et la campagne reprend son défilement. Paysages plats et pauvres du Jura, encore éclairés à ras par un demi-soleil de feu.
19 heures 45. Mon voisin revient de la voiture-bar en tenant à la main des tranches de cake emballées sous vide. «Il paraît qu'il y a aussi des repas chauds, mais il y a vingt personnes qui attendent, et un seul serveur.» Le train roule toujours. Les portes du compartiment s'ouvrent et se ferment au gré de l'inclinaison du wagon. Lorsqu'elles sont fermées, on entend un peu moins le bruit et nos oreilles se débouchent. De nuit, on ne voit pas que le TGV roule à plus de 200 km/h, mais on en ressent douloureusement les secousses, elles-mêmes signalées par de brusques baisses de tensions à l'intérieur du train. Mais la vitesse est essentielle pour réduire le nombre d'heures où l'on est mal assis…
Enfin Paris, la fameuse «ville lumière» dans laquelle je n'ai plus remis les pieds depuis des années! Après les sinistres banlieues aperçues par la fenêtre du train, voici la Gare de Lyon. Cour des miracles où des hommes d'affaires au teint jauni se pressent au milieu de la marée de clochards et de paumés aux yeux hallucinés qui vivent là comme dans une petite ville. Un peu partout, on voit aussi des militaires armés jusqu'aux dents, immobiles et inhumains comme des statues en tenue de camouflage. Lorsqu'on émerge enfin de la gare, c'est pour tomber dans un océan de lumières de toutes les couleurs, brillantes, clignotantes, éblouissantes… Mais au bout d'un moment les yeux s'habituent, perçoivent la réalité derrière la féerie, et comprennent peu à peu que toutes ces lumières ne servent qu'à masquer les ombres de la ville.
En s'engouffrant à pied le long des grands boulevards, on découvre une ville sombre, grise, terne, triste. Des façades souillées, des maisons délabrées aux volets ou aux stores fermés, des ruelles obscures, une atmosphère lourde et inquiétante. Avec l'impression exaltante, il faut le reconnaître, de se retrouver dans le décor de nombreux films, de nombreuses bandes dessinées (par exemple Blake et Mortimer dans L'Affaire du collier ou SOS Météores, ceux qui les ont lues admettront que ça ne rend pas l'atmosphère plus souriante).
La chambre d'hôtel retenue a été «inondée», m'a-t-on dit à onze heures, en me renvoyant dans un autre hôtel minable (mais pas cher, c'est vrai) au milieu d'une longue rue encombrée sortie tout droit du Tour de Gaule d'Astérix, mais en plus misérable et en plus sale. Certes j'ai vu, dès le lendemain matin, les cohortes d'employés de la voirie et leurs rutilants véhicules verts, déboulant partout et à toute heure, restes encore frais de la dernière campagne électorale, prémisses peut-être de la prochaine. Mais il n'y avait que ces drôles d'engins verts qui fussent rutilants, alors que toute la ville respire la malpropreté. De nombreuses poubelles vertes et propres sont pourtant réservées aux ordures, à ne pas confondre avec les poubelles jaunes et sales dans lesquelles on glisse les cartes postales destinées à nos amis. Où que l'on soit, on sait toujours si une rue monte ou descend: il suffit de regarder l'eau qui déborde des regards — même quand il ne pleut pas — et coule le long des trottoirs déformés. Pas de crocodile dans ces douves improvisées, mais de petits papiers blancs qui, tels des voiliers, s'y laissent emporter par le courant.
On dit des Français qu'ils ont une «grande gueule». C'est possible, mais à Paris, les seules personnes qui nous adressent la parole, ce sont les étrangers qui cherchent leur chemin. Les Parisiens, eux, ne s'expriment qu'avec le klaxon de leur voiture. A chaque carrefour, une vingtaine d'automobilistes furibards se klaxonnent mutuellement, ou plutôt klaxonnent dans le vide puisque personne ne sait qui s'adresse à qui, et que de toute façon personne ne prête attention aux coups de klaxon puisqu'il y en a à tous les carrefours. Seules quelques ambulances s'abstiennent de klaxonner, et restent silencieusement bloquées dans la circulation avec leur feu bleu tournant lentement sur le toit. A propos de feux: en Suisse, on dit «feux de circulation»; en France, on parle plus volontiers de «feux tricolores». Distinction abusive puisque les feux rouges et les feux jaunes ont la même couleur orange foncé.
A Paris, on mange sur des terrasses au bord des trottoirs. On est tous assis les uns à côté des autres, face à la rue, comme des poissons alignés sur un étal qui regarderaient passer les clients. Partout des visages fermés, des gens pressés. Impossible d'échanger quelques mots, ne serait-ce qu'avec un vendeur de cartes postales, sans subir le regard condescendant et courroucé du Parisien important sur le provincial importun. Partout aussi, comme une mélopée lancinante, le cliquetis de la monnaie agitée dans la main des mendiants omniprésents.
Qui dit mendiants dit bien sûr métro: l'œuvre de Fulgence Bienvenüe est assurément la seule réalisation remarquable et impressionnante de la capitale française. Ces inextricables dédales de tunnels, ces labyrinthes insensés de couloirs jamais parallèles ni jamais perpendiculaires, de boyaux sinistres débouchant sur d'immenses cathédrales souterraines, ce surprenant mélange d'architecture du début du siècle, de techniques légèrement plus récentes et de bandes ethniques modernes, ce fromage grouillant de pauvreté et d'insécurité enfoui sous les rues, ce repaire de Morlochs grondant sans cesse du roulement de mille roues d'acier, tout cela nous plonge dans un univers de science-fiction humiliant toutes nos facultés d'orientation en les asservissant pitoyablement à la seule lecture des écriteaux. Ainsi le sous-sol de Paris est sans doute la partie de la ville qui mérite le plus d'être visitée, car la Tour Eiffel ressemble trop à ce qu'on voit sur les photos, et entre la claustrophobie et le vertige, j'ai fait mon choix.
Quant au meilleur souvenir, c'était à la Gare de Lyon, la rencontre fortuite d'un ami vaudois qui rentrait avec le même TGVI
(La Nation n° 1592, 31 décembre 1998)