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vendredi 14 octobre 2005

Les statistiques, mobile de l'immobilité

La presse a relaté comment les automobilistes circulant sur l'autoroute Lausanne-Genève, un beau matin de septembre, ont été pris dans un interminable bouchon, puis filtrés à travers une aire de repos pour se voir distribuer un simple questionnaire. Le commando tchétchène auteur de la prise d'otage était dirigé par le Service des transports du Canton de Genève, qui voulait mener une enquête sur les habitudes de déplacement de la population. «D'où viennent-ils? Où vont-ils?» Passionnantes questions, que tous les régimes totalitaires se posent à propos de leurs citoyens, et qui auront reçu des réponses d'autant plus fausses que les automobilistes soumis à la question étaient très fâchés. Mais peu importe que les statistiques soient fausses, pourvu qu'elles existent, qu'elles croissent et qu'elles s'additionnent. On peut même se demander si, ce jour-là, le plaisir qu'ont éprouvé les statisticiens en comptant des croix inutiles n'a pas été encore plus grand que celui qu'ont éprouvé les écologistes en bloquant des voitures.

Car il n'est pas excessif d'affirmer que, de nos jours, les statistiques sont devenues un fléau encore plus grand que l'écologie, et peut-être même plus grand que la grippe aviaire. Nous sommes envahis de chiffres et de données absurdes, sur le nombre moyen de minutes que nous passons à dormir au cours de notre vie, sur la vitesse moyenne de vol des oiseaux migrateurs, ou sur le prix moyen des hamburgers en Scandinavie. Les seules statistiques qui ne sont jamais publiées sont celles qui devraient nous dire combien de statisticiens sévissent sur cette planète, combien de temps ils passent à compter les moutons et combien tout cela coûte aux contribuables.

Ce phénomène n'a heureusement pas échappé à certains esprits espiègles qui ont entrepris d'attribuer, depuis quelques années, des «Ig-Nobel», sorte de prix Champignac scientifiques récompensant des recherches particulièrement loufoques, telles que l'étude de l'activité cérébrale d'une sauterelle regardant La Guerre des étoiles, la démonstration de la loi de dégradation exponentielle à partir de la mousse de bière, ou l'estimation de la superficie totale de l'éléphant indien. Pour sûr, le Service des transports du Canton de Genève pourrait revendiquer un tel prix pour son étude de la mobilité improbable d'un nombre indéterminé d'automobilistes immobilisés.

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 14 octobre 2005)