Livres lisibles
Dans l’avalanche de réactions, de joies, de craintes, de supputations et d’autres considérations déclenchées par la chute du communisme et le bouleversement de l’Est européen, on peut citer les deux livres suivants.
De l’Est, de la peste et du reste1 est un véhément pamphlet de Christian Combaz. Horrifié par la barbarie culturelle que l’Occident propose désormais à l’orient de notre continent, il lance aux artistes et aux intellectuels des pays de l’Est un appel à la résistance. Datées du début de l’année passée et adressées à un certain Ferenc, ces pages insistent sur la nocivité des programmes de télévision, sur la docilité ovine des gens d’ici, sur l’importance de la culture pour notre rayonnement extérieur. Il exhorte les ex-victimes du communisme à s’organiser, à refuser la colonisation et la décadence intellectuelles, à nous aider à faire de même. Des idées, il en a, généreuses, courageuses. Il veut créer une Assemblée culturelle européenne, lancer des contre-phénomènes de société, distribuer des autocollants «barbarie non merci», s’inspirer d’Amnesty International et de l’abbé Pierre. Mais cette résistance ne semble s’enraciner nulle part. L’Europe culturelle apparaît dans ce livre comme un monolithe un peu abstrait, que Christian Combaz survole en y lâchant des remèdes universels et utopiques. La réaction est saine, dommage que les principes ne soient pas assez solides.
La fin de la démocratie2 ressemble plus à un diagnostic sur l’état et l’évolution du monde après la fin de la guerre froide. Jean-Marie Guéhenno part du constat que l’ère des Etats-nations se termine, les progrès des transports et des télécommunications venant balayer les frontières qui les définissaient. Faute d’une solidarité territoriale, les êtres humains se rassemblent autour d’autres critères, ethniques, religieux, professionnels; c’est «l’ère des réseaux». Entre ces réseaux, c’est l’affrontement permanent, la violence diffuse dans un monde qui se croit en paix. La fin des nations devient aussi celle de la politique, champ de bataille des intérêts particuliers, incapable de définir le bien commun. Les institutions elles-mêmes peuvent disparaître, car la puissance ne s’exerce plus sur un territoire mais dans le système complexe des relations et des influences. J.-M. Guéhenno ne demande pas de résister à ces changements, mais de réfléchir à leurs implications, à leurs mécanismes, à leurs dysfonctionnements éventuels, pour «sauver ce qui peut et doit l’être de l’idée de liberté».
(La Nation n° 1463, 22 janvier 1994)
1 Robert Laffont, 1993, 143 pages.
2 Flammarion, 1993, 171 pages.