Un mois d'enfer
Nous allons avoir un mois de juin détestable. En matière de météo, on ne sait pas encore; cela laisse quelque espoir aux personnes qui n'ont que cette seule préoccupation. En matière de sport, en revanche, on nous annonce un grand tournoi de balle-à-pied qui passionnera une proportion non connue de la population, permettra à quelques amateurs avertis d'assumer la part de niaiserie qui sommeille en eux et infligera au reste du monde son habituel cortège de calamités: bagarres, hurlements nocturnes, concerts de klaxon, omniprésence médiatique et absentéisme professionnel. Parmi les risques potentiellement plus graves bien qu'impliquant un nombre de victimes forcément plus faible, on signalera la menace d'attentats islamistes dirigés spécifiquement contre l'événement en question, histoire de rappeler que le sport est un facteur d'amitié entre les peuples. Enfin, toujours en relation avec ce mois de compétitions, la presse met en garde contre une recrudescence de la violence domestique. Cette dernière, sur la base de statistiques anglaises, pourrait augmenter jusqu'à 30% les soirs de matches; 40% des cas seraient dus à l'alcool, ce qui ne dit rien des 60% d'autres raisons, ni sur la proportion d'hommes battus par leur femme.Et pourtant En juin, notre plus grande inquiétude ne viendra pas des ballons, mais des vélos. L'Etat de Vaud, dans un grand élan de maoïsme écolo-moralisateur, exhorte en effet tous ses employés à se rendre au travail à vélo pendant un mois. On frémit à l'idée qu'une proportion substantielle des personnes concernées on parle ici du plus gros employeur du canton! décide d'obtempérer: n'avons-nous donc pas déjà assez de cyclistes lents, zigzagants, irascibles et inopportuns sur nos routes? Surtout que l'administration vaudoise, nous dit-on, est «la seule administration cantonale de Suisse romande qui a choisi d'offrir la possibilité de participer à tous ses employé-e-s». C'est très généreux et cela évitera de devoir sanctionner des personnes qui auraient pris la liberté de venir travailler à vélo sans y être invitées.
Reste à savoir si nos routes seront bloquées par un raz-de-marée de «deux-roues» ou par des manifestations de fonctionnaires en colère en plus de celles des «fans de foot» en liesse. Car l'action s'intitule «A vélo au boulot», et l'on se doute qu'une moitié au moins de ce slogan suscitera quelque grogne dans les syndicats de la fonction publique.
(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 1837, 23 mai 2008)