Alexandre Vialatte, chroniqueur universel et enraciné
Prophète de la grandeur d'AllahEt c'est ainsi qu'Allah est grand! Cette prédication a été maintes fois répétée dans la France des années 1952 à 1971, à une époque où les mosquées y étaient pourtant bien moins répandues qu'aujourd'hui. L'imam en question était en réalité un écrivain brillant et facétieux, Auvergnat établi à Paris, qui avait choisi de terminer par cette sentence chacune des chroniques qu'il publiait dans le quotidien clermontois La Montagne (1).
Pourquoi Allah? Alexandre Vialatte car c'est de lui qu'il s'agit aurait sans doute répondu: pourquoi pas? Dans la Chronique bien sentencieuse et bien philosophique de l'universel écureuil, il nous donne cette recette:
On voit par là que tout est dans tout. (...) Il en résulte qu'on peut prendre la vérité, ou toute autre chose, par n'importe où, et tout suivra; il n'y a qu'à tirer un peu sec, ou adroitement, sur le bout de la laine, tout l'écheveau, ou le nud, y passera. (...) Si vous avez à parler d'un sujet, commencez donc par n'importe où. Voilà qui facilite les choses. (...) Au besoin, vous pouvez même toujours vous servir du même commencement; par exemple: «Le Soleil date de la plus haute antiquité.» (...) Parti de prémisses si fermes et si catégoriques, pour arriver au sujet même (...), vous serez obligé de l'extérieur à faire de tels rétablissements de l'esprit et de l'imagination que vous trouverez en route mille idées à la fois plaisantes et instructives qui ne vous seraient jamais venues sans cela. (...) Cette contrainte extérieure, qui est comme celle de la rime, vous aidera, loin de vous entraver. C'est la nécessité de la rime qui a fait naître les plus beaux vers. (...) Pour la conclusion, même principe: concluez sur n'importe quoi. Qui aura été fixé d'avance. Voyez les sermons du grand siècle. Ils finissaient toujours par un Ave Maria, quel qu'en eût été le développement. (...) Voilà des recettes pour commencer et pour finir quand on veut parler de quelque chose. Mais que doit-on mettre entre la préface et l'épilogue? Qu'on ne me le demande jamais, car je ne l'ai jamais su.
Pourtant on ne sache pas que l'inspiration lui ait jamais fait défaut, et ce sont à chaque fois mille idées plaisantes et instructives qui naissent pêle-mêle sous sa plume! Il dépeint les mois et les saisons de l'année avec un mélange de poésie et de sens pratique. Il décrit sur un ton moqueur les grands départs en vacances et la France qui se vide. Il parle de «ce qu'on ne sait pas par les cartes postales», car les cartes postales ne montrent pas le monde tel qu'il existe. Vialatte aime les descriptions. Ses chroniques sont moins des récits que des tableaux. En les lisant, on voit les rues de Paris, le Puy de Dôme, la chaîne des Vosges, la plaine d'Alsace, et tous les lieux où il a séjourné ou qui le font rêver. Pour Vialatte, la France ne se résume pas à Paris, ni le monde à la France: il porte fréquemment son regard au-delà des frontières de l'Hexagone, s'intéresse à l'Allemagne, cite parfois la Suisse. Au cours d'une digression culinaire, il pense même à mentionner le «vin du canton de Vaud». Ayant enseigné en Egypte, il évoque aussi l'Afrique... dans l'esprit naturellement et délicieusement colonial des années 50-60!
Partant de n'importe où pour aboutir à la grandeur d'Allah, Vialatte entraîne son lecteur dans un enchaînement de réflexions, d'anecdotes, de commentaires savants ou savamment inventés. Les grandes théories scientifiques se mêlent aux faits divers, les uvres artistiques aux scènes de la vie courante. Il se réfère tantôt à des images qui nous sont familières, tantôt à des notes trouvées dans des livres ou des journaux. Il évoque aussi bien les murs des êtres humains que celles des animaux, s'amusant à élever tel comportement individuel au rang de règle générale. Il relie l'universel au particulier, la civilisation aux échos de son quartier, l'histoire à la minute présente, l'imaginaire au réel.
Les transitions s'opèrent toujours de la manière la plus inattendue. Vialatte aime les rapprochements incongrus des mots, des images et des idées. Sur tous les sujets, il perçoit des comparaisons comiques et des juxtapositions burlesques. Cet exercice se répète d'ailleurs dans les résumés en style télégraphique qui précèdent chacun de ses textes, et qui en font la synthèse en quelques raccourcis saisissants. On ne peut s'empêcher de sourire en lisant Vialatte, et il y a fort à parier que lui-même souriait en écrivant. C'est une des raisons qui le rendent si attachant!
France traditionnelle et monde moderne
L'humour et la dérision amènent souvent à des sujets plus sérieux. Derrière l'élégance et l'habileté du style apparaissent alors les idées, les jugements, les goûts, parfois les colères de l'écrivain. Au fil de ses chroniques naissent des réflexions philosophiques par exemple lorsqu'il disserte sur la complémentarité entre le besoin de savoir, inné à l'être humain, et le besoin d'ignorer, indispensable pour pouvoir encore rêver. Mais ce jongleur de mots est avant tout un observateur perspicace de son temps, scrutant l'évolution et la transformation de la société. Certains voient dans ses écrits la «première représentation littéraire des temps nouveaux» (2). Idéalement, il faudrait lire les chroniques d'Alexandre Vialatte à haute voix, sur le ton emphatique et enjoué des premiers journaux télévisés qui racontaient, et en même temps symbolisaient, l'avènement du monde moderne après la guerre.
Curieux de toute nouveauté, fasciné par la modernité, Vialatte est en même temps nostalgique de la France rurale et traditionnelle dont il imprègne ses textes. D'aucuns le classent nationaliste et conservateur. D'autres disent que ses convictions ne se laissent définir que par la négative, car Vialatte, en esprit libre, finit toujours par se démarquer des courants dont il se sent proche.
Aujourd'hui, il apparaîtrait «politiquement incorrect». Entre autres, il critique vertement les réformes de l'école, de l'enseignement et de la langue française car déjà à cette époque sévissaient des réformateurs de tout poil. Vialatte n'est pas tendre à leur égard et la drôlerie de ses remarques dissimule mal son irritation. Dans une chronique intitulée Nocivité bien grande du dessin instructif, il conseille sans détours d'«abattre à vue le monsieur qui a inventé d'enseigner les langues par l'image»! Il raconte en effet comment, alors qu'il dirigeait des cours de français en Allemagne, il se trouva confronté à «un certain manuel de MM. Gougeon et Brunswick qui préconisaient leur méthode pour des raisons qui étaient à eux. (...) C'étaient des hommes qui avaient la foi. Et aussi un manuel à vendre. Ce qui redouble la foi des hommes. Je dessinais donc au tableau et j'obligeais mes professeurs à le faire: à quoi bon chercher des ennuis?» Et d'expliquer alors les difficultés qu'il eût à enseigner le mot «homme» à partir du dessin plutôt que par une traduction, chacune de ses représentations étant interprétée de manière fantaisiste par les personnes qui suivaient ses leçons.
C'est aussi avec beaucoup d'irrévérence qu'il parle de la Révolution française, qui ne lui inspire rien d'autre que des railleries à l'égard du patriote Palloy, lequel tira profit de la destruction de la Bastille, en vendit les restes, reconstruisit d'autres prisons et prêta allégeance à tous les pouvoirs successifs. Dans un registre plus actuel, Vialatte ne se prive pas d'égratigner allègrement et férocement les consultants, le marketing, le jargon publicitaire, la psychanalyse, voire l'art moderne. Ce dernier sujet occupe toutefois une place particulière car, en bien ou en mal, Vialatte aime parler de peinture et de sculpture. Belle ou laide à ses yeux, il ne se prive jamais de décrire une uvre et l'étonnement qu'elle lui inspire.
Altitude morale du Puy de Dôme
L'attachement d'Alexandre Vialatte à sa terre d'Auvergne est présent dans tous ses textes. Il ne s'agit cependant pas d'un attachement proclamé, étudié, brandi comme un manifeste de défense régionaliste. Vialatte n'écrit pas pour parler de l'Auvergne aux gens de Paris et du monde, mais pour raconter Paris et le monde à ses compatriotes de Clermont-Ferrand, d'Ambert, de Thiers ou d'Issoire. C'est donc tout naturellement qu'il évoque l'Auvergne, simplement parce que les paysages, les lieux, les gens qui lui viennent à l'esprit sont ceux de ce pays.
Le Puy de Dôme devient ainsi la mesure de toute chose. Chaque montagne, chaque colline est un Puy de Dôme en plus petit ou en plus grand («Montmartre, ce Puy de Dôme des Parisiens»). Plus qu'un simple sommet, c'est un sujet de fierté. Une chronique entière («Chronique des justes altitudes») est consacrée à affirmer la hauteur du Puy de Dôme (1469m.). Ayant commis une erreur de cent mètres dans un précédent ouvrage, Vialatte justifie «le chiffre faux, qui est plus grandiose»:
Voilà longtemps que le puy de Dôme était trop petit. (...) Il est, pour les montagnes, une altitude morale. Le puy de Dôme, moralement, est bien plus haut que lui-même. Historiquement, le puy de Dôme est plus grand que le Mont-Blanc. Ou alors, que fait-on d'Astérix, de Gergovie, de Vercingétorix? Ils valent bien Guillaume Tell. Ce qui n'empêche pas les Suisses de regarder le puy de Dôme de très haut. N'hésitons pas à lui donner mille ou deux mille mètres de plus. Il faut impressionner les Suisses.
On se délecte de cette saine conception de l'affirmation identitaire, humoristique et amicale, bien éloignée du nationalisme revendicateur et du mondialisme hors-sol! La manière dont Vialatte conçoit l'enracinement n'est sans doute pas étrangère à l'intérêt qu'il porte aux autres régions, aux autres pays et aux autres communautés, cherchant à comprendre leur génie propre et leur histoire.
Auteur assidu et régulier, artisan plutôt qu'artiste, Vialatte nous laisse, par ses chroniques, un guide encyclopédique, philosophique, scientifique, géographique, ethnographique, linguistique et humoristique où l'on ne se lasse jamais de faire de nouvelles découvertes.
(P.-G. Bieri, La Nation, 21 février 2003)
Notes:
1) Pendant les vingt dernières années de sa vie, Alexandre Vialatte (1901-1971) a écrit près de neuf cents chroniques pour La Montagne. Le premier recueil complet et chronologique a paru il y a deux ans: Chroniques de La Montagne, Ed. Robert Laffont (coll. Bouquins) 2000, 2 volumes.
2) Charles Danzig, dans le «Dossier H» Alexandre Vialatte, Ed. L'Age d'Homme 1997, 348 p.