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vendredi 22 mai 2009

De l'amitié entre les chèvres supérieures et les chèvres inférieures

Mme Micheline Calmy-Rey – qui n'a aucun rapport avec le sujet qui suit – a maintes fois manifesté son désir de voir la Suisse jouer un rôle dans la prévention des conflits dans le monde. Dans le monde caprin, c'est aujourd'hui chose faite grâce aux chercheurs de la station fédérale de recherche Agroscope Reckenholz-Tänikon, qui ont diffusé fin avril un communiqué de presse intitulé triomphalement: «Les meubles apaisent les conflits entre les chèvres.»

L'étude réalisée par ces experts – rédigée en allemand, mais une traduction en français est annoncée – vient en effet briser le préjugé selon lequel les chèvres ne pourraient pas être détenues en stabulation libre, en démontrant que «le problème ne vient pas des cornes, mais du manque d'ambiance»! Enoncé ainsi, ça ressemble à un gag; pourtant les références ont l'air tout à fait sérieuses, y compris celle d'un «Centre spécialisé dans la détention convenable des ruminants et des porcs». Nous poursuivons donc la lecture et prenons conscience de la gravité du problème: «Confinés dans un petit espace, les animaux de rang inférieur ne peuvent souvent pas éviter les animaux de rang supérieur, ce qui se termine par des combats.» On voit ainsi que les chèvres se comportent comme les hommes se comportaient autrefois, à l'époque où les droits humains et l'égalité n'existaient pas encore. Par analogie, les chercheurs fédéraux ont donc cherché les moyens de gommer les différences sociales chez les animaux. Et ils ont trouvé: «Une étable adroitement meublée permet de réduire le comportement agressif des chèvres.»

Concrètement, des parois de séparation ont été érigées afin que les chèvres soient protégées de la vue des autres; ainsi elles ne s'offusquent pas que leurs congénères «de rang inférieur» mangent à proximité. (On remarquera que le procédé des murs de protection est connu depuis longtemps chez les humains, que ce soit en Chine, à Berlin ou en Israël.) Autre «ameublement» ingénieux en faveur de la paix: des podiums placés à côté des râteliers. En réduisant les différences de hauteur entre les chèvres, on réduit d'autant, nous dit-on, les «provocations inutiles». Le communiqué ne précise pas si des demi-podiums longitudinaux ont été conçus pour une éventuelle cohabitation avec des dahus.

Rendons grâce à ces chercheurs de consacrer toute leur énergie et une partie de notre argent à réaliser ces expériences scientifiques d'ameublement qui rétablissent l'égalité et la fraternité entre les chèvres et la paix dans les étables. Finies les conditions de détention dignes de Guantanimaux! Cela dit, à force de vouloir ménager la chèvre davantage que le chou, ne va-t-on pas contre la nature profonde de ces braves bêtes en les privant de tout ce qui pourrait les rendre chèvres?

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 22 mai 2009)