OK sur glace
Lausanne a failli être le théâtre d'une catastrophe épouvantable. Le scoop nous est révélé par 24 heures, sous le titre «Sueurs froides dans la foule massée autour du Crashed Ice».Le Crashed Ice, c'est l'espèce de gigantesque toboggan monté sur échafaudages qui a enlaidi durant plusieurs jours la place du Château, celle de la Riponne et les flancs de la colline de la Cité, transformant le quartier de l'aveu même des collaborateurs du Château cantonal en un vaste capharnaüm. Mais tout cet absurde encombrement venu une fois de plus entraver la liberté de mouvement des automobilistes et des piétons n'a pas choqué les enquêteurs de notre julie locale. Non, ce qui les a déçu, c'est l'absence de drame. Tout a été OK sur glace. Pas le moindre petit accident, pas de victimes, rien qui puisse faire une une unique et sensationnelle.
Alors le journaliste qui vient de manquer son drame se console dans la fiction. Distillant le doute et l'inquiétude, il imagine ce qui aurait pu se passer si Et là, le constat est sans appel: le service d'ordre des organisateurs était insuffisant (cinquante personnes), il y avait trop peu de policiers (cinquante aussi) et des spectateurs se sont sentis coincés par la foule. Il aurait pu se passer quelque chose! Tout l'article est construit ainsi sur des récits de familles angoissées et des interrogatoires d'autorités imprévoyantes. Autant de fantasmes hystériques repris et résumés dans l'éditorial: «Des enfants qui pleurent, des mères au bord des larmes qui se débattent au milieu d'une foule énervée, paniquée. Sans parler des gamins entassés en équilibre précaire sur des murets à dix mètres de haut. [ ] Il s'en est fallu de peu pour que la fête ne vire au drame.»
Vous imaginez-vous le carnage que ç'aurait été si des soucoupes remplies de martiens assoiffés de sang et de glace fondue s'étaient posées au milieu de la foule? Les organisateurs n'avaient pas prévu un tel cas. Ils auraient été débordés. On en frémit!
Bref, comme d'habitude, le scribouillard invente n'importe quoi pour exciter l'émotion de la foule, puis se félicite d'être un vrai pro à l'éthique impeccable. Pourtant, pour une fois, et pour notre plus grand plaisir, il s'est fait proprement mettre en boîte par les commentaires des lecteurs publiés sur le site internet du journal, qui disaient en gros tous la même chose: la manifestation s'est bien passée, les parents qui se plongent dans la foule doivent prendre leurs responsabilités, et zut aux journalistes qui ne peuvent pas s'empêcher d'inventer des âneries et de chercher des coupables!
Ce à quoi nous ajoutons: notre grand quotidien ne devrait-il pas licencier ses collaborateurs et ne publier dorénavant que les commentaires de ses lecteurs?
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 27 mars 2009)