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vendredi 1er novembre 2002

Il pense, donc il ajoute des fautes

La plupart des personnes qui travaillent sur un ordinateur se servent du logiciel de traitement de texte très connu d'une marque informatique très connue appartenant un Américain très connu du nom de Bill Gates. Ce M. Gates aime les personnes qui utilisent son logiciel, et il les aime tellement qu'il veut leur simplifier la vie, leur éviter des problèmes, corriger leurs erreurs et même les décharger du lourd fardeau de penser. Son logiciel désormais, pense à votre place.

Si vous n'avez pas l'habitude de penser, vous apprécierez. Si par contre vous préférez penser par vous-même, vous n'apprécierez pas, mais cela ne changera rien car le logiciel s'en contrefiche et pensera de toute façon. Et les options du logiciel qui permettent de désactiver sa pensée sur certaines matières sont de plus en plus rares, car le logiciel pense, et il est persuadé que vous souhaitez le voir penser à votre place.

Le problème vient de ce que, comme pour EVM, on apprend au logiciel à penser par lui même mais pas à obéir aux consignes. Si vous commencez une ligne de texte par une minuscule, le logiciel vous la remplace par une majuscule, sans vous demander votre avis et sans se soucier de savoir si vous avez réellement voulu mettre une minuscule. Si vous écrivez «Fiat lux!», ou que vous faites de la publicité pour une marque d'automobiles italienne qui en a bien besoin, le logiciel corrige «fiat» en "fait" parce qu'il ne connaît pas le latin et qu'il croit que vous vous êtes trompé. Si vous voulez écrire des guillemets anglais ou dactylographiques ("..."), le logiciel vous les remplace par des guillemets français («...»), sans regarder si l'on se trouve déjà à l'intérieur d'une citation entourée de guillemets français. Dans la version précédente du logiciel, vous pouviez pousser un gros soupir et modifier les options pour inhiber cette fâcheuse prétention. Dans la version 2000, les options ont été simplifiées et vous devez déployer des trésors d'ingéniosité informatique pour faire apparaître les guillemets désirés. La palme, enfin, c'est lorsque vous écrivez le mot «souffrance» à la fin d'une ligne et que, d'un seul coup, le logiciel place la césure entre les deux «f», puis fait intervenir la correction orthographique qui vous souligne en rouge «souf-» (pas trouvé dans le dictionnaire) et vous rajoute une majuscule à «France»!

De nos jours, rédiger un texte exige de lutter sans relâche contre un logiciel très bête qui veut toujours mieux savoir que vous. Seule consolation: vous pouvez utiliser ce logiciel pour écrire tous les griefs que vous avez contre lui, et il ne s'en rend même pas compte.

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 1er novembre 2002)