L'Acte de médiation au XXIe siècle
Un bicentenaire entièrement récupérable
Le bicentenaire du Canton de Vaud est une fête qui plaît à tout le monde. Chacun en retient des aspects différents, selon ce qui l'intéresse ou lui semble important. C'est l'occasion pour les historiens de publier des livres, pour les artistes de monter des spectacles, pour les pro-européens de situer le Canton dans l'Europe, pour les féministes de parler des Vaudoises injustement inconnues, pour la Ville de Lausanne d'encourager l'immigration, pour l'Etat de Vaud de dépenser de l'argent et pour la Banque cantonale d'en fabriquer. Les sponsors des manifestations officielles en profitent aussi pour faire leur pub. Une grande société coopérative de commerce de détail rappelle les bienfaits de son pour-cent culturel dans le Canton. Une agence de voyage propose des séjours à Paris, «une occasion unique de découvrir la ville où fut signé l'Acte de Médiation». Un opérateur de télécommunications, par la plume d'un directeur affichant le titre bien vaudois de «Head of External Relations», explique que l'intervention de Bonaparte a permis de «modifier de manière fondamentale la manière de communiquer» des Vaudois, préparant ainsi l'avenir radieux du téléphone. Quant aux responsables du Comptoir suisse, ils évoquent l'accueil chaleureux que les Vaudois ont réservé à Napoléon et espèrent avoir eux aussi la joie d'accueillir des visiteurs et des exposants lors de la prochaine édition.Et puis il y a le Département de la Formation et de la Jeunesse (DFJ). Ce qu'on y vend? Du charabia et un moule pour fabriquer des petits Vaudois bien dans la ligne du Département. Dans le langage subtilement ampoulé de l'administration scolaire, le bicentenaire est donc l'occasion d'«offrir aux élèves et aux enseignants des activités pédagogiques porteuses de sens en matière de citoyenneté démocratique». Il s'agira d'organiser des «journées citoyennes» et de produire de nouveaux «modules d'enseignement pilotes» inaugurant un «nouveau concept d'éducation à la citoyenneté dans nos écoles», le tout assaisonné de «thématiques liées au développement durable».
Comparé au développement durable, l'Acte de Médiation fait un peu vieillot, bien sûr. Et puis ce Napoléon, on ne sait pas vraiment qui c'est, ni s'il était vraiment démocrate... Alors pour ne pas faire d'histoires, et surtout pour ne pas faire d'histoire, il a été décidé que les profs devraient parler aux élèves de la médiation «au sens large du terme, c'est-à-dire telle qu'elle se pratique aujourd'hui dans nos écoles et plus généralement dans notre société». L'acte de médiation au XXIe siècle en quelque sorte!
Dommage que les grands pontes de l'école vaudoise en perpétuelle mutation, si sensibles aux enjeux actuels et si peu à l'histoire, n'aient pas pensé à récupérer aussi la notion de bicentenaire pour apprendre aux élèves à compter jusqu'à deux cents.
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 18 avril 2003)