Importun opportuniste
On devrait toujours se méfier de ses nouveaux amis, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'anciens ennemis. Les automobilistes - après d'autres - l'apprennent en ce moment à leurs dépends. Ayant déposé avec succès une initiative demandant que l'argent légalement réservé aux constructions routières cesse d'être thésaurisé dans la caisse fédérale et soit enfin dépensé en constructions routières, ils ont craint que leur requête ne soit jugée extrémiste et ont cru se montrer raisonnables en acceptant le marché (de dupe) que leur proposaient leurs adversaires - financiers fédéraux et écolos collectivistes: si la route, qui alimente déjà massivement les grands projets ferroviaires, acceptait de verser encore 300 millions de francs supplémentaires en faveur des transports d'agglomération, alors les partisans des transports publics accepteraient en échange de soutenir certaines revendications des automobilistes.Le contre-projet fut présenté, l'initiative retirée, et chacun se félicita d'un compromis promis à un brillant succès puisqu'il allait contenter, pour une fois, les défenseurs des transports collectifs et individuels. Pensez donc: même le conseiller fédéral écolo-socialiste Moritz Leuenberger était de la partie!
Or il est toujours faux de lâcher la proie pour l'ombre, et à plus forte raison de retirer une initiative en faveur d'un contre-projet. En l'occurrence, les soutiens espérés se sont défaussés les uns après les autres. Les défenseurs des transports publics ont montré qu'ils étaient plus prompts à s'opposer à la route qu'à défendre les transports publics. Ecologistes et socialistes, opposés par principe à la liberté individuelle, ont fait bloc contre le contre-projet. Les compagnies de transports urbains se sont prudemment réfugiées derrière leur rôle de service public. La grande majorité des médias a pris fait et cause pour la gauche, contre la mobilité. Quant à M. Moritz Leuenberger, il a mollement affirmé, au prix de savantes contorsions intellectuelles, qu'il soutenait le contre-projet tout en le critiquant et en refusant de s'engager en sa faveur. Au nom du devoir de réserve du Conseil fédéral!
Lorsqu'on sait l'énergie et les moyens mis en uvre par ce même Conseil fédéral lors de votations récentes, et les trésors de rhétorique dialectique déployés à chaque fois pour justifier de tels engagements du pouvoir exécutif, l'on présume que M. Leuenberger se moque de nous. C'est d'ailleurs lui même qui nous l'avoue en ajoutant qu'«il y a naturellement des cas où un engagement total est opportun», par exemple «au moment de la votation sur la taxe poids lourds». Opportun? On aura compris que le chef du département fédéral des transports est un opportuniste. Qui juge opportun de se taire lorsqu'il devrait défendre une politique des transports équilibrée. Et de restreindre l'engagement des conseillers fédéraux... tiens: juste au moment où parmi ceux-ci surviennent des personnalités profilées à droite!
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 6 février 2004)