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vendredi 7 janvier 2005

Vive Bush!

Pour bien commencer l'année, on a pu lire il y a quelques jours dans la presse une interview de Claude Frey, homme politique neuchâtelois bien connu, qui déclarait qu'il faisait partie de ces 10% de Suisses qui auraient voté pour George Bush.

Quel propos plaisant!

L'important n'est pas de savoir ce que l'on pense de tel ou tel président américain. L'important est qu'on soit le moins nombreux possible à le penser. Le matin du 12 septembre 2001, au milieu de tous les visages uniformément compassés qui répétaient: «Nous sommes tous des Américains», au cours des interminables minutes de silence qui nous étaient imposées pour que nous manifestions notre solidarité confraternelle mondiale, on pouvait avoir envie de s'affubler d'un turban et d'une barbe et de crier: «Allah est grand!» Depuis novembre passé, à force d'entendre chacun de nos commensaux se lamenter d'un air entendu au sujet des dernières élections américaines et de l'état mental arriéré des populations rurales du Texas, on aurait assurément plus de plaisir à s'exclamer: «Vive Bush!»

Pour le plaisir d'enfreindre le politiquement correct et de choquer les âmes bien pensantes, bien sûr. Pour être avec Claude Frey et 10% de la population plutôt qu'avec les 90% restant. Par jalousie secrète, aussi, de ces Américains qui savent faire la différence entre «nous» et «les autres» et qui peuvent dire au reste du monde: «On est les plus forts et on vous emm…!»

Contrairement à ce que croient certains américanophiles, il n'y a pas de «clan occidental» uni face au reste du monde, et la politique américaine ne sert pas les intérêts de l'Europe, ni ceux de la Suisse. Mais elle sert les intérêts des Américains, sans états d'âme. Et en cela, elle nous fait envie, à nous qui subissons à longueur d'année les discours tristes et blafards qui nous prêchent l'humanisme, l'ouverture au monde, l'auto-dénigrement, la contrition morale et financière, le maternage étatique, la mobilité douce, la croissance zéro et la vertu du ratatinement national.

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 7 janvier 2005)