Articles   |    La Nation   |    Le Coin du Ronchon
vendredi 27 mai 2005

Une Ligne Maginot conviviale

Avec un zeste de méchanceté assez opportun, un petit article publié dans la revue Patrons évoque la «Journée européenne des voisins» que la Ville de Lausanne a décidé de promouvoir activement au moyen de lettres d'information, d'affichettes, de pages internet et d'une «hotline» téléphonique. Le communiqué officiel nous apprend que «sous le slogan "J'invite mes voisins à prendre un verre", un vent de solidarité festive soufflera à Lausanne». Et tant pis pour ceux qui – pour des motifs qui les regardent – n'ont pas envie de connaître tous leurs voisins ni de les entendre faire la fête jusqu'au petit matin.

Cette promotion de la solidarité festive est une conséquence de l'opération «Quartiers 21» qui a donné l'occasion à des personnes pas trop occupées de venir exprimer leur malaise existentiel devant les autorités. Dans sa nouvelle acception officielle, la «convivialité» consiste donc à rencontrer des gens auxquels on n'a rien à dire, à échanger avec eux quelques propos creux et quelques sourires forcés, tout en se persuadant que l'on s'enrichit de leur différence culturelle et que l'on contribue ainsi à la paix dans le monde. C'est la découverte des joies de la vie en kolkhoze et des comités de quartiers, et peut-être la dénonciation des individualistes qui ne veulent côtoyer que les gens qui leur plaisent. Si, en plus, on peut y mêler la promotion de la mobilité douce, la chasse aux «bagnoles» et le rêve d'une ville peuplée de petites fleurs, c'est encore mieux.

C'est exactement dans cette optique que la Municipalité de Lausanne a choisi de réaménager le carrefour de La Sallaz. Cet important axe de passage entre Lausanne et Epalinges sera entièrement fermé à la circulation. Toute la place sera transformée en zone piétonne et en espaces verts réservés aux promeneurs de chiens, aux zonards désœuvrés et aux habitants désireux de pratiquer la solidarité festive avec leurs voisins. La descente de la route de Berne sur le Bugnon et les hôpitaux sera détournée par le vallon du Flon; celle sur l'avenue Victor-Ruffy, indiquée aujourd'hui comme principal accès au centre-ville, sera purement et simplement supprimée. Pour dissuader définitivement les Vaudois de se rendre dans leur capitale, on aura ainsi érigé une espèce de «Ligne Maginot» anti-voitures au nord de la ville. Une Ligne Maginot conviviale.

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 27 mai 2005)