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vendredi 1er décembre 2000

Souriez, vous êtes comptés!

Les photos, les impôts et la statisticocratie

Il n’y a rien de plus affligeant que ces photos de groupe annoncées tellement fort et tellement à l’avance qu’il se trouve toujours un loustic pour avoir étudié une grimace et tiré la langue au moment décisif, au milieu d’un parterre de sourires rendus artificiellement sots par la proximité de la pellicule. Un bon photographe est un photographe qu’on ne voit ni n’entend.

Quant aux déclarations d’impôt, elles ne nous ont jamais autant fâchés que depuis que nos âpres percepteurs se sont déguisés en habiles communicateurs, nous demandant de les aimer et de contribuer dans la joie et la bonne humeur. Fi de toute cette propagande pour les ânes: les impôts sont faits pour être détestés et néanmoins payés parce que c’est obligatoire, un point c’est tout.

Si je vous parle de cela, c’est parce qu’on nous promet pour le 5 décembre un fâcheux mélange de ces deux ennuis: l’Office fédéral de la statistique veut prendre en photo toute la population suisse, au moyen d’un questionnaire dont tout laisse supposer qu’il sera aussi ardu à remplir qu’une déclaration d’impôt. Ça s’appelle un recensement fédéral.

Nous voyons défiler depuis peu journaux gratuits, brochures explicatives, interviews et même sitcoms, tous censés nous persuader de l’importance, de l’utilité, voire du bonheur de répondre à toutes ces questions, bonheur d’autant plus intense que nous serons punis si nous nous soustrayons aux additions officielles. Décidément, le battage médiatique organisé en faveur de ce recensement a tout pour dégoûter le ronchon moyen, dont on sait qu’il préfère encore le bâton à la carotte!

Le comble est de lire, sous la plume d’Adolf Ogi, que ces statistiques sont nécessaires pour gouverner un pays. On ferait mieux de gouverner avec des idées plutôt qu’avec des chiffres! Mais des idées, hélas, nos gouvernants n’en ont que pour nous faire aimer leurs statistiques…

(Le Coin du Ronchon, La Nation, 1er décembre 2000)