Remplissage
La télévision donne régulièrement la parole à des représentants de telle ou telle institution, association ou entreprise. Sur le principe, c'est très bien. Mais pourquoi diable les réalisateurs tiennent-ils absolument, juste avant de nous faire entendre les déclarations de ces personnes, à nous les montrer en train de marcher dans la rue, de descendre des escaliers, de monter dans un train, de scruter l'horizon, de longer des couloirs ou de se pencher vers n'importe quel collaborateur en prenant un air faussement sérieux?Il faut avoir été interrogé soi-même ou avoir vu des collègues se faire interroger ainsi pour savoir ce que cela représente. Une équipe plus ou moins nombreuse de journalistes, caméramans, preneurs de son, éclairagistes et autres spécialistes débarque sur votre lieu de travail. On vous place à un endroit et sous un angle plaisants pour vous poser les questions voulues, en quelques minutes. Puis, lorsque tout est terminé, on vous demande si vous avez encore «un petit moment» pour tourner des «séquences de remplissage», et vous êtes alors (trop) bon pour passer quasiment une heure à monter et descendre vos escaliers, à monter et descendre dans un ascenseur vitré, à virevolter entre votre bureau et le couloir et entre le couloir et le bureau de votre voisin, en vous efforçant de plus en plus péniblement d'avoir l'air naturel, toujours suivi par la troupe des chasseurs de son et d'image, très professionnels, très consciencieux, très aimables: «Elle était bien celle-là. On peut juste la refaire encore une fois?»
Vous passez ainsi le plus clair de votre après-midi à méditer sur le perfectionnisme admirable de tous ces gens, mais aussi sur leur salaire, sur le nombre de séquences identiques qu'ils doivent préparer pour boucler l'émission, sur le nombre d'émissions semblables qui passent à la télévision, sur le montant de la redevance radio-TV que vous payez et sur la manière dont votre argent est ainsi dépensé pendant que le travail s'empile sur votre bureau. Et vous y repensez ensuite en soupirant à chaque fois que vous voyez l'une de ces séquences, éternellement semblables, tellement prévisibles et si peu naturelles: quatre secondes de course dans les escaliers. Tout ça pour ça
(Le Coin du Ronchon, La Nation du 29 février 2008)