Tous mes articles

Ils ne rêvent que plaies et boss

Illustration

Il y a un peu plus d’une vingtaine d’années, de vieux ronchons déploraient la détérioration de la langue et de l’orthographe dans la presse de Suisse romande. Les jeunes ronchons faisaient alors remarquer que ce constat était excessivement sévère et que, si les idées véhiculées dans les journaux de l’époque étaient déjà souvent fausses, le français, lui, restait encore assez soigné.

Entre-temps, les vieux correcteurs et titreurs sont partis à la retraite et ont cédé la place à une nouvelle génération qu’on devine issue des réformes scolaires, bardée de savoir-être au détriment du savoir-écrire, et dont le vocabulaire est plus inspiré par les jeux télévisés que par la culture classique. L’honnêteté commande de préciser que ce phénomène touche la presse dite gratuite, celle que nous payons par la publicité, bien davantage que les journaux en abonnement. Mais sans doute n’est-ce qu’une étape intermédiaire dans la grande marche vers l’Egalité.

Ce qui nous frappe depuis quelques mois, ce ne sont pas seulement les fautes d’orthographe qui commencent à perler dans les articles de 20 Minutes, mais aussi et surtout la désinvolture du langage utilisé. Un exemple parmi d’autres: l’utilisation récurrente du terme anglais boss dans les titres et les chapeaux. A chaque fois qu’il est question d’un patron, d’un directeur, d’un président ou d’un chef, c’est «le boss». Les dirigeants d’entreprise helvétiques, ce sont «les boss suisses». Passe encore qu’on nous parle du boss de Facebook, de Twitter, d’Instagram, de Netflix ou de Disney. Mais faut-il vraiment écrire «le boss de Nestlé» quand il s’agit du directeur général? La chose tourne au ridicule lorsque le journal cite le boss des Transports publics de la région lausannoise, le boss d’un funérarium local, ou – encore plus drôle – le boss d’Extinction Rebellion. Enfin, les journalistes se révèlent aussi grotesques qu’irrespectueux lorsqu’ils appellent le président du Grand Conseil «le boss du Parlement».

Dans notre quotidien vicésimal, un titre sans boss est un titre sans relief. Les dirigeants puissants sont des boss forts, et les patrons chahutés des boss hués. Forcément peu honnêtes, les boss trichent, et lorsqu’ils sont pris sur le fait, les boss nient, tandis que les travailleurs indélicats ne songent qu’à rouler leur boss. Quant au prochain prix Nobel d’algèbre, ce sera le boss des maths (lui au moins se souviendra que le chameau en a deux et le dromadaire une seule).

Curieusement, cette nouvelle génération pourtant nourrie aux réflexes égalitaires et à la lutte des genres n’utilise jamais, dans ce cas particulier, de forme féminine ou inclusive. A quand des interviews de boss•es de start-up? A moins qu’il ne faille parler de bossettes?

Bon, assez ri, retournons bosser!

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2143, 28 février 2020)