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Un repas au Bellevue, ça n’a pas de prix

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Il est toujours sympathique de se trouver dans un restaurant en face d’une dame qui, l’air faussement vexé, s’empare vivement de la grande chope de bière qu’un serveur forcément machiste a posée d’office devant monsieur! Vexée, madame l’aurait sans doute véritablement été si la chope lui avait été adressée d’office. De même, certaines commensales nous font l’amitié d’attraper au vol l’addition que le même serveur machiste nous tend naturellement. Cela ne donne jamais lieu à aucun caca nerveux, encore moins à un inconvenant tapage médiatique.

Nous n’avons jamais mangé en compagnie de Mme Sophie Reinhardt, et espérons n’en avoir jamais l’occasion. Mme Reinhardt, journaliste travaillant pour le quotidien bernois Der Bund, s’est récemment rendue, accompagnée, dans le restaurant d’un palace de la capitale. Elle y a reçu une carte sans indication des prix, comme cela se faisait autrefois lorsqu’un homme invitait une femme dans un endroit chic. Mais Mme Reinhardt, apparemment, voulait payer elle-même. Ou alors elle voulait vérifier que son accompagnateur lui offrait des mets suffisamment chers. Surtout, Mme Reinhardt – ou Mademoiselle? – est une femme moderne, formée à l’intolérance, à l’indignation et aux réflexes de délation face à tout ce qui contrevient aux dogmes du régime (ce qui est souvent le cas dans un bon restaurant). Considérant que la «discrimination» qui lui était réservée était d’une autre époque, et qu’on ne saurait tolérer ce qui vient d’une autre époque – comme la galanterie, la courtoisie, l’élégance, la philosophie ou les mathématiques –, Mme Reinhardt s’est offusquée. Peut-être a-t-elle aussi songé à sa carrière et à sa notoriété, car elle n’a rien dit au personnel de l’établissement et s’est empressée de publier son offuscation sur Twitter. Bon réflexe puisque, même si le réseau social lui a renvoyé nombre de réactions négatives et agacées, les confrères de Mme Reinhardt ont fait ce qu’il fallait pour donner un écho positif à cette courageuse lutte sociale.

La prochaine fois, Mme Reinhardt, qui aura préalablement tweeté son indignation face aux places de parc réservées aux femmes (qui ose encore croire qu’elles ne sont pas capables de se parquer comme les hommes?), risque de se retrouver toute seule à table. A moins bien sûr qu’elle se résigne à fréquenter des restaurants plus populaires, où l’on ne craint pas de montrer les prix à tous les clients.

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2140, 17 janvier 2020)