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Communautarisme numérique

Illustration

Les utilisateurs compulsifs d’ordiphones (traduction recommandée de l’anglais smartphone) ne savent plus s’en passer: les émojis (du japonais 絵文字) ont envahi notre langage.

A l’origine, il s’agissait d’exprimer une émotion associée à une phrase ou à un mot, en utilisant des signes typographiques courants pour symboliser un visage souriant, moqueur ou mécontent:  :-)    :-(   ;-)    :-(   :-p   Tels ont été conçus les smileys, qualifiés ensuite d’emoticons en anglais et d’émoticônes en français. A ce propos, nous venons d’apprendre que le renforcement du sourire ou du mécontentement par l’usage de plusieurs parenthèses –  :-))    :-(((  – constitue une variation venue de Russie. Nous frémissons à l’idée que Poutine manipule ainsi nos émotions jusque dans nos conversations les plus intimes.

Par la suite, l’évolution technique a permis à nos claviers d’intégrer dans nos textes de véritables petits dessins destinés non seulement à représenter une émotion sur un visage, mais plus largement à illustrer, voire à remplacer certains mots: les émojis étaient nés, avec des centaines d’icônes représentant des moyens de transport, des activités humaines, des objets de toutes sortes, des notions météorologiques, des drapeaux de pays, etc.

Enfin est arrivé le politiquement correct. Pour correspondre aux impératifs de notre société hyper-morale, tous les émojis représentant des êtres humains sont aujourd’hui déclinés dans toutes les couleurs de peau, et ceux montrant une famille sont complétés par des couples homos et interraciaux. Chaque nouvelle mise à jour ajoute son lot de «minorités». Parmi les dernières icônes publiées figurent des handicapés et des super-héros asexués. L’émoji «pistolet» a été supprimé car «jugé trop violent».

Les lobbies eux-mêmes interviennent désormais pour défendre leur visibilité dans ce marché très concurrentiel: Pro Infirmis a ainsi annoncé la publication de ses propres émojis montrant par exemple une danseuse amputée d'une jambe ou une personne en fauteuil roulant face à un escalier; le communiqué de presse explique que les émojis standards ne vont «pas assez loin» et «ont pour conséquence de cimenter les différences et les préjugés au lieu de les surmonter». Pensez-y avant de faire un don à cette association.

Nous avons été agréablement surpris de lire, dans une recension de la RTS, les propos critiques d’un «spécialiste du domaine», docteur en sciences du langage et chercheur au CNRS français: «Certaines catégories de personnes, qui se considèrent comme des minorités, ont besoin ou envie d'être représentées. Elles font donc pression pour que cela se fasse. […] Plus on multiplie les catégories d'émojis, plus on favorise l'émergence de communautés distinctes, et donc éventuellement de tensions entre elles. […] Alors que, quand on a un petit signe qui fédère un peu tout le monde, parce qu'en fait il ne ressemble à personne et à tout le monde à la fois, on est plus dans quelque chose où tout le monde peut se retrouver.»

Tout est dit: ces petits personnages sont devenus des ferments de division et de tensions sociales, des vecteurs de luttes de classe et d’affrontements communautaristes. Pour restaurer l’unité de la communauté, il importe aujourd’hui de créer un émoji unique, monarchiste et lecteur de La Nation.

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2135, 8 novembre 2019)