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Beaucoup de bruit pour rien

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A Genève, comme on a pu le lire il y a quelques semaines, les nouveaux axes réservés à la «mobilité douce» sont déjà surchargés, encombrés d’usagers dont la douceur n’est pas la qualité première. Les cyclistes bousculent les piétons, ce qui n’est pas nouveau, mais s’invectivent désormais aussi entre eux, incapables de s’enrichir mutuellement de leurs différences de vitesse. Face aux journalistes, des «experts» n’ayant jamais vu ni cyclistes ni piétons ailleurs que dans des statistiques distribuent sentencieusement leurs bons et mauvais points aux usagers qui n’ont pas l’heur de comprendre les insondables subtilités d’une signalisation aussi pléthorique que technocratique.

Comme pour confirmer que chaque progrès apporte son lot de désillusions et de nouveaux problèmes, nous apprenons maintenant que les aveugles et malvoyants se sentent menacés par le roulement trop silencieux des voitures électriques. Celles-ci, en plus d’avoir leurs phares allumés pour les sourds et malentendants, devront à l’avenir «faire du bruit» de manière artificielle. La législation helvétique sera modifiée en ce sens dès 2019 afin de suivre celle de l’Union européenne. L’Office fédéral des routes explique qu’«un système acoustique, générant des bruits de moteur par des haut-parleurs externes étanches à l'eau, devra être installé».

La Fédération suisse des aveugles et malvoyants a d’ores et déjà déclaré qu’elle jugeait cette mesure insuffisante et que l’obligation de «faire du bruit» devrait être étendue aux véhicules à l’arrêt (sic!) et aux vélos électriques.

Le jour suivant, l’Office fédéral de l’environnement a publié un communiqué de presse affirmant qu’un million de personnes en Suisse étaient exposées à une pollution sonore excessive due à la circulation routière. Nous voilà donc coincés entre ceux qui réclament plus de bruit et ceux qui en demandent moins. Qui l’emportera?

Soyons rassurés: aucune contradiction ni aucune incohérence n’a jamais arrêté une machine législative ou administrative. Gageons que l’étape suivante imposera à tout piéton de chanter lorsqu’il chemine sur un trottoir, tandis que les réverbères et les troncs d’arbres – même à l’arrêt – devront diffuser de la musique pour éviter de heurter un malvoyant. Et les pieds de meubles? A-t-on pensé à tous nos congénères maladroits qui se fracassent les orteils sur des pieds de meubles trop silencieux?

Quant aux véhicules électriques, y compris les vélos qui se bousculent dans la cité du bout du lac, nous avons une idée pour qu’ils soient facilement perceptibles tout en restant silencieux – même à l’arrêt. Il suffirait qu’ils émettent de puissantes odeurs de carburant artificielles. On appellerait cela: «essence d’essence».

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2109, 9 novembre 2018)