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A l’ouest des patates bio-équitables

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Il y a toujours une manière positive d’envisager les choses, et une manière négative. Prenons par exemple les votations fédérales de dimanche dernier. Les Suisses ont refusé deux initiatives dites «agricoles», que les esprits simples trouvaient épatantes car elles portaient de beaux titres bien émouvants. En réalité, elles n’avaient d’agricoles que le nom et, sous prétexte d’assainir notre alimentation, elles visaient surtout à engraisser l’administration et à réglementer davantage notre existence.

Il faut aussi envisager le côté sombre de cet heureux résultat. Il est en effet à craindre qu’une majorité de votants aient rejeté ces deux textes non pas par un sain scepticisme envers les vertus du modèle alimentaire nord-coréen, mais bien plutôt par une coupable docilité envers l’opinion mollement majoritaire de la classe politico-médiatique. Qu’un fonctionnaire fédéral vétilleux eût pu venir examiner, trier, voire condamner le contenu de leur assiette, ça n’aurait pas forcément gêné ces braves gens. Mais là, l’officialité est venue leur dire que ces initiatives étaient «excessives» (comment peut-on qualifier d’«excessives» des idées radicalement fausses?) et surtout contraires aux «engagements internationaux de la Suisse» (ce qui aurait été leur seul mérite); alors ils ont préféré voter «non».

Peut-être sommes-nous un peu durs avec nos concitoyens. Peut-être certains ont-ils bravement voté «non» par contestation plutôt que par soumission. Nous craignons toutefois qu’il ne s’agisse que d’une faible minorité. Nous en voulons pour preuve que ces mêmes concitoyens ont accepté dans un même élan, et avec une majorité que les anti-staliniens qualifieraient de stalinienne, une nouvelle disposition constitutionnelle sur l’encouragement des voies cyclables! Bien entendu, la seule et unique chose que cette nouvelle disposition va encourager, c’est la frénésie de l’administration fédérale, qui promet déjà de dépenser 1,8 million de francs par année, en attendant mieux. Avec tout cet argent, la Confédération pourra lancer des enquêtes, des recherches, des groupes de travail et des réunions d’experts, peut-être même des observatoires, tandis que les cantons et les communes continueront, à leurs frais, à peindre religieusement des pistes cyclables, un peu comme l’Europe chrétienne peignait autrefois des icônes.

De ces dernières votations, nous tirons encore un autre constat, plus considérable. A propos des initiatives agro-collectivistes, toute la presse a parlé de «röstigraben» (parce que les Suisses allemands, super-écolos mais peu socialistes, les ont rejetées, tandis que les Romands les plus occidentaux, qui se fichent de l’écologie mais adorent le dirigisme étatique, les ont plébiscitées). La presse aime beaucoup parler de «röstigraben». Mais cette fois-ci, le fossé de patates bio-équitables a quitté sa place habituelle pour serpenter à l’ouest des cantons de Fribourg et du Valais. Cela signifie qu’une simple petite votation a suffi pour faire passer ces deux cantons de l’autre côté de la Sarine (sinon géographiquement, du moins politiquement), avec une simplicité institutionnelle qui devrait faire pâlir d’envie quelques communes jurassiennes!

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2106, 28 septembre 2018)