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Forts et fortifications en Suisse

Les moyens de l’armée suisse ont toujours eu de la peine à rivaliser avec ceux des grandes armées qui nous entourent, et nos futurs F/A-18 n’y changeront rien. Pourtant, un des aspects remarquables de notre système de défense est de mettre à profit notre territoire alpin pour stopper, ralentir ou décourager un ennemi potentiel. Envisagée à diverses époques et concrétisée durant la Deuxième guerre mondiale, l’idée du «réduit national» a marqué les esprits, et aujourd’hui encore les montagnes suisses donnent abri à des quantités d’armes, de munitions et de vivres enfouis au fond d’un labyrinthe de cavernes pertinemment comparées aux trous d’un fromage.

Ceux qui savent que le système fortifié actuel s’articule principalement autour des régions du Saint-Gothard, de Sargans et de Saint-Maurice ignorent souvent l’histoire de ces interminables souterrains et les circonstances dans lesquelles ils ont été construits. Pour combler cette lacune, on lira avec intérêt le livre que les Editions Payot ont dernièrement consacré à ce sujet1. Avec l’appui de nombreuses photos et de plans, les textes de Hans-Rudolf Fuhrer, Walter Lüem, Jean-Jacques Rapin, Hans Rapold et Hans Senn nous font découvrir la genèse et l’évolution de ces ouvrages, par époques et par régions.

Les premiers projets de fortifications permanentes à l’échelle de la Suisse remontent à 1815, c’est-à-dire à la reconnaissance d’une neutralité dont le crédit dépendait de notre aptitude à la faire respecter. Pour empêcher les armées française, allemande ou italienne de traverser notre territoire au gré de leurs guerres ou de leurs alliances, il importait alors de contrôler les voies de communications, les cols alpins, puis les tunnels dès la fin du siècle. Des emplacements protégés furent donc aménagés aux endroits faciles à tenir, en pleine montagne et assez hauts pour dominer les vallées à défendre.

Ces travaux de longue haleine se trouvèrent vite confrontés à l’évolution technique de la guerre. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, de nouveaux canons, de nouvelles munitions explosives et l’apparition du béton armé imposèrent des constructions plus solides et si possible creusées dans la roche. Ainsi, dans les années 1880, le Saint-Gothard s’est lentement peuplé de positions de tir, de blockhaus et de tourelles, suivant les hésitations des stratèges à propos de l’emplacement de l’effort principal, et celles des politiciens quant à l’opportunité d’ouvrages aussi coûteux en temps de paix. Le bastion de Saint-Maurice, commencé avant 1848 déjà sous la pression énergique et les plans précis de Guillaume-Henri Dufour, a été plus rapidement construit. Quant à la forteresse de Sargans, elle n’a vu le jour qu’au cours de la dernière guerre mondiale, pour protéger la vallée du Rhin qui, par les Grisons, pénètre au cœur des Alpes.

Un repli sur ces dernières n’étant qu’une solution de dernier recours, d’autres ouvrages complétèrent le dispositif dans le Jura et sur le Plateau. La valeur stratégique des fortifications suisses a abondamment été discutée, mais puisqu’elles n’ont heureusement jamais connu l’épreuve du feu, les auteurs préfèrent insister sur leur effet dissuasif. Aux yeux des états-majors étrangers, ces forteresses ont été le symbole d’une réelle volonté de défense.

Richement documenté sur la période allant jusqu’à la deuxième guerre mondiale, ce livre reste évidemment discret sur les constructions récentes, même s’il dévoile quelques photos des canons de forteresse les plus modernes et explique leur rôle dans la future «Armée 95». Il reste à espérer que ce réseau de défense patiemment constitué trouvera grâce aux yeux de ceux qui rêvent d’une armée se battant sous le drapeau de l’ONU ou de l’OTAN et participant à de lointaines «leçons de morale».

(La Nation n° 1452, 21 août 1993)

1 Forts et fortifications en Suisse, Lausanne, éd. Payot, 1992, 200 pages.

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