Tous mes articles

Equilibre des pokémons et frilosité estivale

Illustration

Notre actualité est rythmée par des actes de violence aveugle, dirigés sans discernement contre des quidams, des passants, des voyageurs, des spectateurs. Plus ou moins consciemment, et aussi raisonnables que nous puissions être, nous attendons tous le prochain événement. Où cela va-t-il se passer? Qui va être touché? La police est sur les dents. Les journalistes préparent leurs futurs gros titres contenant le mot «terreur». Les politiciens s’entraînent à exprimer en cent quarante signes leur émotion et leur refus de tout amalgame.

Le sort des victimes ne constitue toutefois qu’une préoccupation très secondaire, car la première et principale question que les survivants se posent est celle-ci: est-ce un attentat terroriste ou l’acte isolé d’un déséquilibré? Et la réponse obéit visiblement à des règles assez strictes, que l’on peut résumer ainsi: pour que ce soit un attentat terroriste, il faut que les auteurs aient fait authentifier leur allégeance à l’Etat islamique (par exemple dans une vidéo), qu’ils aient laissé dans leur logement des preuves de radicalisation (un drapeau noir, de la correspondance), et bien sûr qu’ils aient prononcé avant de mourir le cri fatidique «Allahu Akbar!» Sinon – s’ils ne se souviennent plus de ce qu’ils doivent crier, ou qu’ils ne le prononcent pas bien, ou encore s’ils ont trop bien rangé leurs affaires avant de sortir – alors ça ne compte pas et l’incident retournera dans la catégorie des «faits divers», ce qui ne manquera pas de rasséréner les journalistes et les politiciens bien pensants, d’instiller le doute chez de nombreux citoyens persuadés que les autorités cachent toujours quelque chose même dans les rares cas où elles n’ont rien à cacher… et ne changera rien au sort des victimes.

Celles-ci ne se soucient probablement pas de savoir si elles ont été tuées par un terroriste ou par un déséquilibré. Mais nous si. Plus que l’insécurité, c’est l’incertitude qui taraude la population. On ne demande pas à la police d’intervenir avec des forces spéciales, mais avec des communicateurs aptes à renseigner les journalistes minute par minute et de manière exhaustive – afin que ces derniers puissent juger eux-mêmes de ce qui doit être censuré ou non. Peu importe que personne ne sache rien, la presse veut des histoires à raconter. En ce sens, elle n’a pas eu de mots assez durs pour dénoncer la communication «frileuse» (sic!) des forces de l’ordre saint-galloises après l’agression dans un train du Südostbahn, tandis que la police de Munich a été jugée exemplaire dans sa manière de «retweeter» toutes les rumeurs possibles et imaginables (et fausses) liées à une fusillade en pleine rue. Peut-être parce que les gens des médias y ont vu un reflet de leur propre manière de travailler?

Et pendant ce temps, le bon peuple continue docilement d’arpenter la réalité virtuelle à la recherche de pokémons. Mais comment distinguer un pokémon terroriste d’un pokémon déséquilibré?

(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2051, 19 août 2016)