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Voyage en Pologne - Octobre 2001


Récit de voyage

Leipzig

En quittant Lausanne par le train à 6 heures et demie du matin, il est possible d'arriver le même soir à Wroclaw, en Pologne. Celui qui ne parvient pas à respecter cette échéance matinale doit en revanche se résigner à faire le voyage en deux jours. Se résigner? Avec du recul, on dira plutôt que le hasard fait parfois bien les choses, en particulier lorsqu’il oblige le voyageur trop pressé à s’arrêter dans deux villes saxonnes remarquables: Leipzig et Dresde.

Le voyage du premier jour est ponctué par deux changements de train - autant d'occasions de se restaurer sur des terrasses en profitant d'une belle journée d'octobre - à Bâle et à Mannheim. Depuis cette ville, un Intercity Express va traverser l'Allemagne dans presque toute sa largeur. Premier arrêt à Francfort. De la place 74 que l'on a réservée, on se pousse sur la 75 qui est libre pour mieux admirer la ligne des gratte-ciel se découpant sur un fond bleu pâlissant. Mais une acariâtre paire de lunettes nous rappelle à l'ordre: «C'est ma place! Vous devez vous lever!» Ayant récupéré son précieux siège vers la fenêtre, la dame plonge son nez dans un manuel de vétérinaire et ne l'en ressortira qu'à Erfurt.

Le train roule maintenant en Thuringe. Il y a dix ans à peine, c'était encore l'Allemagne de l'Est. L’obscurité tombante n’en laisse déjà plus apparaître que quelques bancs de brouillard blanc comblant le vallonnement de la campagne. Après des heures de roulis silencieux et luxueux, la rame blanche et rouge arrive en gare de Leipzig. La marquise a l'air immensément large. La documentation touristique affirme que, construite en 1915, c'est en effet une des plus grandes gares en terminus d'Europe. Au bout des voies, des halls monumentaux accueillent le voyageur. Le fronton du bâtiment, large de près de 300 mètres, domine une place parsemée de trams, de voitures et d'arbres. Il est 21 heures, il fait nuit, les lumières semblent moins nombreuses que ce dont on a l'habitude chez nous.

Le soir après avoir trouvé un hôtel, et le lendemain matin avant de reprendre le train, on profite de déambuler dans les rues. La vieille ville forme un carré ceinturé de grands boulevards. Au centre, sur l'immense «Marktplatz» de 10'000 mètres carrés, se trouvent l'ancien Hôtel de Ville de 1557 ainsi que l'Ancienne Balance, qui rappellent la vocation de Leipzig comme centre de commerce et de foires. Plus au sud, bordant le «Ring», se dresse le nouvel Hôtel de Ville de 1905, sorte d'imposant château baroque - «Arx nova surrexit» est-il écrit -, aussi archaïque par ses énormes blocs de pierre gris clair que moderne par la hauteur de ses six ou sept étages.

Les ruelles sont bordées tantôt d'anciennes maisons rénovées, tantôt de locatifs modernes, tantôt de terrains en friche où rien n'a encore été reconstruit. Une large allée de verdure apparaît soudain totalement incongrue au détour d'une étroite place pavée. Ailleurs, c'est l'arrière ruiné d'un immeuble de briques rouges qui rappelle les blessures de guerre. Si la période d'avant 1945 est encore présente de bien des façons, on perçoit en revanche plus difficilement les marques de l'ère communiste, qui semblent se résumer à la tour de l'Université et à quelques vieux trams. Comme une parenthèse de quarante-cinq ans que l'on aurait soigneusement refermée. Cette impression se renforce lorsque le voyage reprend et que le train, quittant un centre-ville soigné, traverse cette fois de vastes étendues d'usines et d'entrepôts à l'abandon, successions de murs de briques rouges et de hautes cheminées autour desquels le temps semble s'être arrêté depuis la fin de la guerre.

D'autres paysages industriels défilent maintenant, plus évocateurs de l'époque de la RDA, entrecoupés par des champs vallonnés et des villages ternes. Autant le voyage du retour, dix jours plus tard, par l'autoroute, évoquera les investissements gigantesques réalisés en faveur des «nouveaux Bundesländer», autant la ligne du chemin de fer nous plonge ce jour-là dans l'atmosphère grisaille d'une transition difficile entre la période dont parlent les livres d'histoire et le monde dans lequel nous vivons.

Dresde

Mais le décor change encore. La plaine est bordée de longues collines où l’on distingue de belles maisons au milieu des arbres. Le train arrive à Dresde. Il est prévu de n’y faire qu’une brève étape, le temps de trouver une correspondance en direction de l'est. Pas la peine donc de poursuivre jusqu'à la «Hauptbahnhof»: il suffit de descendre à la gare de Dresde-Neustadt, au nord de la ville, passage obligé pour tous les trains vers la Pologne. Seul imprévu de taille: le prochain ne part qu'à 18 heures. Il reste cinq heures à attendre!

Contre mauvaise fortune bon cœur: les bagages sont rangés dans une consigne et l'on part à pied à la découverte de cette ville, dont on sait qu'elle fut entièrement ravagée par les bombes américaines et britanniques dans la nuit du 13 au 14 février 1945, en un déluge de feu qui fit périr en quelques heures au moins 35'000 habitants. En face de la gare de Neustadt se dresse encore un pâté de façades noircies dont les fenêtres laissent entrevoir de l'herbe, des cailloux et le ciel. On descend vers le centre-ville en longeant d'anciens immeubles en briques et des locatifs modernes, sans style et de toutes grandeurs, largement espacés autour de grandes avenues rectilignes. Passant entre deux imposants palais, intacts, qui bordent la rive droite, on se décide à emprunter le «Carolabrücke» sans trop savoir ce qu'il pourrait y avoir de mieux de l'autre côté... Et c'est là que, d'un seul coup, le regard découvre Dresde!

Le tableau est magnifique. L'Elbe, déjà large, coule sous nos pieds en direction de Hambourg, parsemée de bateaux. A sa droite, une vaste promenade gazonnée. A sa gauche, un quai encombré de cars touristiques, puis des murs de pierres surmontés de longues allées ombragées par des arbres. On pense aux quais de la Seine à Paris. Au fond, une esplanade remplie d'une foule dense que l'on croit entendre malgré la distance, et derrière, face à nous, la «Hofkirche». Aurait-on surgi dans quelque décor de film? Rien en tous cas ne ressemble aux autres villes allemandes, ni aux quartiers que l'on vient de quitter.

Suivent de longs moments de découverte et d'enchantement à travers des esplanades, des escaliers, d'étroits passages, d'immenses places. A Leipzig l'argent, à Dresde la cour: l'ancienne résidence des Ducs de Saxe affiche encore aujourd'hui sa beauté et son luxe, malgré les destructions de la guerre. Pourtant ces dernières n'ont pas toutes été effacées. L'arrière du Château offre un contraste saisissant où la peinture vive des ailes remises à neuf côtoie des éboulis de bois et de gravats. Plus loin, un gigantesque échafaudage cubique abrite la reconstruction de la «Frauenkirche», écroulée il y a cinquante-six ans au milieu des bombardements. Devant le chantier, des centaines de blocs de pierre alignés et ordonnés attendent d'être remis à leur place et semblent défier l'histoire.

Vus de plus loin, ces beaux édifices ne constituent hélas qu'un minuscule joyau, un cœur étincelant au milieu d’une masse grise d'avenues et de bâtiments que la «République démocratique allemande» a fait surgir à l'infini, là même où les photographies de 1946 montrent des ruines à perte de vue. C’est pourtant la vision d’une ville belle et brillante que l'on emporte avec soi tandis que, traversant un autre pont plus à l’ouest, on rejoint la gare de Neustadt pour poursuivre un voyage qui avait failli ne pas s’arrêter à Dresde.

Wroclaw (Breslau)

Görlitz. Zgorzelec en polonais. Une lumière blafarde éclaire le panneau contre le mur de la gare, le long d'un quai étroit et désert. Plusieurs équipes de douaniers en vert, puis en kaki, traversent le train. Ce n'est pas seulement l'Allemagne que l'on quitte, mais aussi l'Union européenne. On entre dans un pays qui, il y a dix ans, appartenait encore au «Bloc de l'Est». Les contrôles sont minutieux, mais sans plus. Au bout d'un long moment, le convoi repart et s'enfonce dans la nuit. A peine quelques kilomètres plus loin, mon natel reçoit un message de bienvenue de l'opérateur téléphonique local. En dix ans, la technologie occidentale a eu le temps de se précipiter à la rencontre de 38 millions de consommateurs potentiels! Mais on ne voit quasiment aucune lumière, les villages sont rares. La première gare où l'on s'arrête ne figure sur aucune carte... jusqu'à ce que je comprenne que «Wyjscie» signifie simplement «sortie»!

Après avoir roulé plus de deux heures sur des voies en mauvais état, le train arrive à Wroclaw. Délicieux sentiment de dépaysement - peut-être un peu d'appréhension aussi - dans ce décor inconnu au milieu de gens débitant à toute vitesse une langue incompréhensible. La gare, comme quelques autres édifices publics vus en Pologne, présente une architecture étonnante avec ses murs blancs flanqués à chaque angle de tours octogonales surmontées de créneaux. Pourtant au milieu de cette ville lointaine, c'est une voiture à plaques vaudoises qui vient me chercher! Cela fait une année que ces amis se sont établis là-bas, mais «les taxes d'immatriculations sont chères, les tracasseries administratives sont nombreuses, alors on s'arrange»...

La voiture se lance dans de grands boulevards sur des pavés qui provoquent un bruit infernal. D'autres véhicules dépassent par la gauche et par la droite. On sort de ville et fonce dans la nuit à travers la campagne, sur une longue route droite bordée d'arbres comme j'en verrai souvent par la suite. Au centre d'une petite ville de banlieue, on s'engage dans un chemin secondaire cahoteux pour stopper enfin vers un hameau au milieu de nulle part. La maison, confortable, est officiellement «en construction», pratique courante pour éviter toutes sortes de taxes et d'assurances. Pendant deux semaines, j'entendrai un nombre infini de ces histoires d'arrangements, de combines, de ruses, que ce soit avec l'administration ou dans les relations commerciales. Pour ne pas se faire avoir, il faut être attentif, prudent, aligner quelques zlotys si nécessaire, ou alors disposer d'un moyen de pression, éventuellement l'inventer, brandir une menace de dénonciation. L'amie qui me reçoit et me sert de guide me recommande la méfiance vis-à-vis de tout le monde, fonctionnaires, vendeurs, passants. Elle semble avoir un sixième sens pour porter un jugement sur les gens auxquels nous avons à faire.

En ville, il n'y pas de parcomètres mais des employés communaux chargés de vendre des coupons de parcage. «Il faut toujours vérifier que les coupons délivrés correspondent au montant payé, surtout si l'on porte des plaques étrangères!» Le premier endroit à visiter est le «Rynek», grande place centrale carrée entourant l'hôtel de ville et bordée d'anciennes maisons de style allemand, rénovées, aux couleurs vives et aux frontons décorés. Wroclaw, en allemand Breslau, capitale de la Silésie, est devenu polonaise après la Deuxième Guerre mondiale. L'est de l'Allemagne est devenu l'ouest de la Pologne et les Allemands en ont été chassés pour laisser la place aux Polonais de l'est chassés par les Russes. Le contentieux n'est pas entièrement clos. On dit que les anciens, dans les campagnes, ont toujours hésité à bien s'installer car ils craignaient un retour des Allemands. Sur les ondes FM, un programme diffuse des émissions en allemand et en polonais destinées à encourager la compréhension entre les deux peuples. Dans les magasins, les vendeurs parlent plus volontiers l'anglais. Au volant d'un vieux taxi Mercedes, un chauffeur répond spontanément en allemand en voyant un étranger, mais son visage s'éclaire si on lui dit «jestem szwajcarem» (je suis suisse).

Le centre ville est plein d'animation, de touristes, d'étudiants. Les commerces modernes et les restaurants se succèdent de manière accueillante. Un peu partout, on trouve de petits kiosques rouges couverts de journaux. Au bord d'un trottoir, une dame est assise sur une chaise devant une pile de bonnets en laine que personne n'achète. Ailleurs, ce sont des stands de fruits et légumes qui sont installés. La circulation est dense. De puissantes voitures allemandes au luxe ostentatoire côtoient de vieux véhicules de l'ère communiste, en particulier les omniprésentes «Polonez».

Sur la rive nord de l'Odra (Oder) se dresse la cathédrale, au bout d'une rue bordée de petites maisons riches et propres abritant le personnel et les activités de l'Eglise catholique. Celle-ci est très respectée en Pologne; aussi bien en ville que dans la campagne, de nombreuses églises de briques rouges dressent leurs hautes tours effilées, ou alors étalent leur architecture moderne et massive dans les nouveaux quartiers de banlieue.

Le long des larges avenues qui mènent vers la périphérie, de vieux immeubles gris et des zones industrielles délabrés alternent avec des rangées de hauts locatifs ou de petites villas, entrecoupées parfois par un petit bout de campagne. D'interminables colonnes de voitures se forment de part et d'autre d'un passage à niveau qu'une dame avec un petit drapeau jaune a fermé manuellement dix minutes avant le passage d'une misérable rame de banlieue entièrement «taguée». On trouve aussi de gigantesques centres commerciaux où les Polonais viennent désormais rattraper leur retard sur la société de consommation. Ce qui n'empêche pas les heureux propriétaires d'un jardin potager d'apporter des cageots de pommes à leurs amis entassés dans des appartements, lesquels offrent en retour de copieuses rations de «pierogis», sortes de raviolis fourrés à la viande et à l'ail (succulent), à la pomme de terre (un peu bourratif) ou encore aux myrtilles (pas terrible...).

Si la grande ville se rapproche inexorablement du mode de vie que nous connaissons, la campagne en revanche ressemble encore un peu à la Syldavie dessinée par Hergé. Les villages sont pauvres, traversés par des routes défoncées en pavés ou en terre, beaucoup de maisons tombent en ruines, certaines sont signalées par des écriteaux triangulaires «chute de pierres». Au cours d'une marche en forêt, nous rencontrons un puits où des familles viennent chercher de l'eau qu'elles emportent dans de grosses bouteilles en plastiques. «La Pologne est un pays riche mais le gouvernement accapare tout!» Rengaine fréquente exprimée sur un ton définitivement résigné. Pourtant chaque localité ou presque abrite un château, maison de maître ou donjon entouré d'eau, souvent transformé officieusement en hôtel-restaurant ou en un discret centre de réunion! Pour un visiteur bien guidé, les plaines de Silésie et les collines plus au sud en direction de la Tchéquie offrent ainsi de multiples occasions de découvertes étonnantes.

(Ce récit a été publié dans le journal La Nation, en deux fois, les 8 février et 8 mars 2002)

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